• jihem94

ULTRACRÉPIDARIANISME

Je ne vous cacherai pas que j'adore ce mot. Il s'est construit sur la locution latine, SUTOR NE SUPRA CREPIDAM, qui signifie: cordonnier, pas plus haut que la chaussure.

Ce proverbe latin vient d’une anecdote racontée par Pline l’Ancien : un cordonnier était entré dans l’atelier d’un peintre pour lui remettre une commande. Il en profita pour admirer les œuvres du peintre et lui signala une erreur dans la représentation d’une sandale. Le peintre la corrigea. Mais quand le cordonnier commença à émettre d’autres critiques, le peintre lui répondit ne supra crepidam sutor iudicaret : « un cordonnier ne devrait pas donner son avis au-delà de la chaussure ».

Bref, chacun chez soi et Dieu pour tous.

Pourtant ce mot m'a interpellé lorsque j'écoutais avec plaisir E. Klein, physicien philosophe qui est toujours très intéressant dans ses analyses et interventions. Ce jour-là, une réflexion m'a dérangé. Il insistait sur le fait que des personnes ont des avis sur tout alors qu'elles ne sont pas suffisamment instruites pour le faire. Et de conclure que seuls les scientifiques peuvent parler de tout. Je trouve cela bien prétentieux mais en même temps cela ne m'étonne pas car les formations d'aujourd'hui sont axées sur la pensée mathématique. La prétention de ces personnes est donc tout simplement normale car elle n'ont pas réussi à réfléchir par elles-mêmes pour en arriver à la conclusion bien sévère certes, que nul ne détient la vérité.

Il faut ainsi comprendre que chaque humain a une part de vérité (petit v) et que s'il partage cette petite vérité avec une autre personne alors cela devient une plus grande vérité (toujours petit v). Et si par hasard, toute l'humanité partageait son savoir et bien cela ferait une vérité (toujours petit v). Car la Vérité (avec un grand V ) est tout simplement inaccessible aux terriens.

Voilà clairement définie la pensée taoïste souvent rappelée comme suit: le Tao qu'on explique n'est pas le Tao.


Alors, est-il nécessaire de discuter qu'entre personnes de même rang social, de même rang intellectuel, de même condition? A en croire les penseurs d'aujourd'hui, OUI! Il y a eux et les autres les corniauds.

J'aime bien les corniauds ou bâtards. Ce sont des chiens sans race mais qui viennent de la rue. Solides, ils ont traversé les affres de leur situation et ont résisté au darwinisme. Ce sont des survivants. Et ce qu'ils ont, que l'intellectuel habillé de rond de cuir et parfumé de fragrances onéreuses n'a pas, c'est le bon sens doublé de l'intuition.

L'autodidacte qui se façonne passe aussi par là. Il est obligé de se construire sur des erreurs qu'il va lui-même contester pour en valider de plus solides. Il cherche, fouine, fouille et trouve la voie qui conduit à une solution qui ne lui est pas tombée dans sa cuillère en argent.

Alors oui, nous devons écouter l'autre. Parfois c'est inintéressant, parfois c'est captivant. Parfois l'autre s'écoute parler et on sent bien, à ce moment là, qu'il ne parle que pour lui-même. Parfois, votre attention se relâche et soudain une phrase vient heurter votre oreille, éveillant une immense avancée dans votre réflexion.

Méfions-nous des donneurs de leçon à l'accent sentencieux et préférons de loin celui qui ne cherche pas à convaincre et souhaite partager. Vivons notre propre maïeutique en trouvant un alter ego capable de nous donner le change.

Prenons l'art de l'acupuncture taoïste. C'est un domaine tellement large, tellement infini, que chaque phrase, chaque réflexion d'un autre ne peut que nous enrichir dans notre travail. Celui qui se gausse en se haussant sur ses petits orteils ne sera pas plus grand pour autant. Nous sommes toujours le spécialiste de quelqu'un et l'ignare de l'autre. C'est une question de tempo et non de savoir. C'est pour cela que nous vivons, pour avancer sur le chemin de la connaissance afin de rayonner et non de briller. J'aime mon métier, je le glorifie car il m'apporte tous les jours une source d'inspiration. Il me permet d'aider mon prochain, d'échanger avec lui, de respecter la nature et de lever la tête vers le ciel en pensant à l'infinie grandeur qui se situe au-dessus de nous. Immédiatement après mon regard s'abaisse avec humilité et je vois ce petit caillou appelé Terre, pas plus grand que le fœtus d'une maman virus au premier jour de sa grossesse sur lesquels tant de pieds la foulent, ne se rendant pas compte du peu d'importance que nous avons au sein de la volition de la vie.

Dans l'univers il y a plus de rien que de quelque chose. Sur terre, il n'y a toujours que du rien en instance de devenir. Mais il semble que cela ne soit pas encore.

Alors cher monsieur E. Klein, j'aime vos contributions mais restez un homme simple devant l'ignorance abyssale qui constitue chaque être humain sur terre face à cet univers sans fond, ni limites.




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